Blog Français de Droit Constitutionnel

Claude Levi-Strauss a 100 ans

28 Novembre 2008 , Rédigé par Alexis LE QUINIO

 

Pourquoi parler du centième anniversaire de Claude Lévi-Strauss ?

L’année 2008 a été placée sous le signe de son centenaire puisque dès le moi de mai, il a fait, de son vivant (ce qui est assez rare), son entrée dans la prestigieuse collection La Pléiade[1]. A l’occasion de son anniversaire, la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche a annoncé la création d’un « prix national de sciences humaines et sociales » portant le nom de l’ethnologue et doté de 100.000 euros, qui distinguera chaque année "le meilleur chercheur en sciences humaines et sociales en activité travaillant en France".

 Le 28 novembre dernier, Claude Lévi-Strauss est devenu le premier « immortel » centenaire depuis la création de l’Académie française en 1635 par Richelieu, l’anecdote est intéressante, mais ne justifie pas à elle seule cette célébration. Il est également l’un des trop rares chercheurs à avoir su attirer le grand public vers ses travaux[2], et ce, dans une discipline qui ne s’y prêtait pas forcément[3]. Et, constat amer, sans toutefois sombrer dans le « déclinisme », il est probablement le dernier grand penseur français vivant.

Pour toutes ces raisons, et pour beaucoup d’autres, cet anniversaire doit être fêté. Mais pourquoi en parler dans un blog juridique ?

D’une certaine façon, Claude Lévi-Strauss est peut-être le dernier penseur « total ». S’il est initialement anthropologue/ethnologue, l’étendue de son œuvre fait qu’elle touche une multitude de champs scientifiques. Ses réflexions, sa méthode, sont transposables à d’autres disciplines. Il le dit lui-même, « le savant n’est pas l’homme qui fournit les vraies réponses, c’est celui qui pose les vrais questions »[4].

Lorsque sa thèse sur « les structures élémentaires de la parenté » est publiée en 1949, Claude Lévi-Strauss extrait le courant structuraliste du lit de la linguistique. S’il n’en est pas le père, il est considéré comme son principal diffuseur. En effet, le structuralisme est né dans le champ de la linguistique, notamment sous l’influence de F. De Saussure[5] avant de s’étendre à l’ensemble des sciences sociales, principalement sous l’influence des travaux de Claude Lévi-Strauss.

Si la science du droit n’est pas la terre d’élection privilégiée du structuralisme, elle ne peut faire l’économie d’une telle approche. L’idée de structure est souvent présente en droit ; néanmoins le terme proprement dit n’est pas le plus usité, « institution » ou « système » lui étant le plus souvent préférés avec une certaine confusion[6].

 Dans un souci de précision, on peut considérer que la structure vise l’agencement hiérarchique des règles juridiques au sein du système. La fameuse métaphore de la pyramide des normes de Kelsen ou le rapport entre les « règles primaires » et les « règles secondaires » chez Hart constituent des approches « structuralistes » des systèmes juridiques pris comme des ensembles ordonnés. Dans cette optique, comme le rappelle Benveniste, « la prédominance du système sur les éléments, vise à dégager la structure du système à travers les relations des éléments ». Chaque phénomène juridique doit être appréhendé en fonction de la place qu’il occupe dans le système juridique, c’est l’essence même de la méthode structuraliste[7].

Son autre apport incontestable est son plaidoyer en faveur de la diversité des cultures et des civilisations. A ce titre, il rejoint certains des travaux des plus éminents comparatistes. Son œuvre, plus que toute autre, constitue une véritable invitation au voyage, à la connaissance, au respect et à la compréhension des autres, quels qu’ils soient. D’après lui, « la diffusion du savoir et le développement de la communication entre les hommes réussiront un jour à les faire vivre en bonne harmonie dans l’acceptation et le respect de leur diversité »[8].

En vous remerciant et en vous laissant le mot de la fin, joyeux anniversaire, Monsieur Lévi-Strauss !

 

« La liberté n’est ni une invention juridique, ni un trésor philosophique, propriété chérie de civilisations plus dignes que d’autres parce qu’elles seules sauraient la produire ou la préserver. Elle résulte d’une relation objective entre l’individu et l’espace qu’il occupe, entre le consommateur et les ressources dont il dispose. »[9]



[1] Ce volume d’œuvres choisies par l’auteur lui-même regroupe Tristes tropiques, Le Totémisme aujourd’hui, La Pensée sauvage, les Mythologiques (La Voie des Masques, La Potière jalouse, Histoire de lynx) et Regarder, écouter, lire.

[2] Si Umberto Eco a vendu des millions d’ouvrages, ils ne se rapportaient pas à la sémiotique.

[3] Georges Duby ou Emmanuel Le Roy Ladurie ont su faire de certains de leurs travaux de véritables best-sellers, mais il faut reconnaître que l’histoire est plus propice à une large diffusion.

[4] Le cru et le cuit.

[5] Il proposait d'appréhender toute langue comme un système dans lequel chacun des éléments n'est définissable que par les relations d'équivalence ou d'opposition qu'il entretient avec les autres, cet ensemble de relations formant la structure.

[6] L’emploi du terme « structure » est déjà source de confusions puisque présent en sciences sociales avec un sens particulier. Cf. l’infrastructure et la superstructure chez Marx.

[7] « Si l'activité inconsciente de l'esprit consiste à imposer des formes à un contenu, et si ces formes sont fondamentalement les mêmes pour tous les esprits, anciens et modernes, primitifs et civilisés, comme l'étude de la fonction symbolique, il faut et il suffit d'atteindre la structure inconsciente, sous jacente à chaque institution et à chaque coutume, pour obtenir un principe d'interprétation valide pour d'autres institutions et d'autres coutumes. »

[8] Race et culture.

[9] Tristes Tropiques.

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